Rayées de la carte

Mis à jour : il y a 4 jours




Les zones humides ont-elles encore droit de cité? Ce qui est arrivé à Bellerive-sur-Allier risque d'arriver partout en France. Dans cette commune, 90% des zones humides ont disparu des nouvelles cartes du SAGE, le Schéma d'Aménagement et de Gestion de l'Eau.


L'enjeu est de taille, car la loi impose de protéger les zones humides pour freiner le réchauffement climatique, éviter les sécheresses et les inondations, filtrer l'eau potable et favoriser la biodiversité.


Encore faut-il qu'elles ne soient pas escamotées.





Avant: des cartes complètes


Dans les précédentes cartes de 2012-2015, des clichés aériens avaient permis d'établir le contour des zones potentiellement humides, suivant une méthodologie sophistiquée (lire ici). Ces cartes avaient permis de révéler toute leur importance:


"la commune de Bellerive-sur-Allier est fortement concernée par des zones potentiellement humides, en particulier sur sa partie est longeant l'Allier, avec une grande enveloppe de probabilité forte. Les enveloppes de probabilité moyenne recouvrent une grande partie du reste du territoire communal." (PLU de Bellerive sur Allier, Rapport de Présentation, 2018)


Or, le nouvel inventaire de 2021 fait disparaître l'écrasante majorité des zones humides qui avaient été détectées auparavant, et n'en garde plus que des confettis.


Après: des confettis


On s'en rend compte en examinant de près un échantillon de territoire.


Les deux cartes ci-dessous concernent la même zone de Bellerive-nord, où on reconnait les mêmes ruisseaux en jaune et les mêmes routes nationales en noir.





Carte du SAGE, 2015 Carte du SAGE, 2021


Dans la carte de gauche, les zones probablement humides sont indiquées en orange normal ou clair. On voit que 80% du périmètre est en zone humide, avec une probabilité moyenne ou forte.


La carte de droite est extraite du SAGE de 2021. Les zones humides y sont réduites à de petites taches éparses de couleur violette. Elles ne représentent plus qu'environ 1% du périmètre. En vert, les zones boisées, et en gris, les zones urbanisées.


En 2013, le Schéma de Cohérence Territoriale (SCOT) avait également pointé de grandes étendues de zones potentiellement humides, représentées en bleu clair, sur cette partie de Bellerive-sur-Allier.





Carte du SCOT, 2013



Qui a tort et qui a raison?


Mais peut-être la nouvelle carte du SAGE, avec ses confettis de zones humides, serait la seule à montrer la vérité?


Les zones "probablement" humides, et même "très probablement" humides, se seraient peut-être révélées être des leurres, une fois conduites les études de terrain?


C'est une question à deux niveaux. D'abord, il faut parler des zones humides prouvées par les études de terrain, ensuite des zones humides potentielles.


Concernant les zones humides prouvées:


Une étude indépendante de zone humide a été conduite en 2017 au nord de Bellerive-sur-Allier. Elle repose sur l'analyse du sol et de la végétation, selon la méthodologie réglementaire.


Elle a mis en lumière au moins trois points de zone humide, signalés par des pastilles rouges sur la carte ci-contre. Or ces zones, où l'on a démontré l'humidité du milieu, n'apparaissent pas dans la carte du SAGE de 2021.

Trois points humides identifiés par

l'étude indépendante Evinerude (2017)


Des zones marécageuses où poussent des roseaux ou des joncs, comme celles photographiées ci-dessous sur le site de Montpertuis (situé entre les deux ruisseaux jaunes), sont ainsi "rayées de la carte", au mépris des normes scientifiques.


Végétation de zone humide sur le site de Montpertuis: roseaux, joncs


Certaines zones humides avérées (comme celles bordant le chemin des Vaures, au sud de la commune) n'apparaissent pas, car les études de terrain n'ont pas pu tout repérer. "Il n'est pas question de tout faire", avaient déclaré les responsables. On ne peut pas tester chaque mètre carré d'une commune, et à plus forte raison, d'un bassin hydrographique.


Pourtant, la carte du SAGE 2021 porte le titre "Inventaire des zones humides" et "zones humides recensées". D'après Le Larousse, un inventaire est une étude "détaillée, minutieuse, un recensement" ou encore une "liste exhaustive", pour Wikipedia.


Sur le site de Montpertuis, ou près du chemin des Vaures, on va nous dire: "Regardez la carte: l'inventaire a été fait, et il n'y a rien sur ces zones-là"...


Mais ce n'est pas tout.


Concernant les zones humides potentielles


Le SAGE de 2021 raye aussi de la carte 90% des zones considérées comme potentiellement humides. Alors que celles-ci sont très étendues sur la carte du SAGE de 2015 (en orange) et du SCOT (en bleu clair) ici, elles n'apparaissent que sur les abords immédiats de l'Allier, formant le maigre périmètre indiqué en rose clair sur la carte ci-dessous.


Carte de Bellerive-sur-Allier, SAGE 2021.


Ceci est en contradiction formelle avec toutes les expertises précédentes.


Après avoir rayé de la carte les zones humides et même les zones "potentiellement" humides, il ne restera quasiment plus, d'après ces futurs documents officiels trompeurs, qu'une vaste étendue de terre sèche, sur laquelle on pourra aisément construire et urbaniser.


Ce qui nous amène à la question:


Comment expliquer cette disparition ?


Alors qu'auparavant, les relevés obéissaient à une logique scientifique, depuis 2019, l'Etablissement Public Loire a tenu, sous couvert de "concertation", à donner la parole à des personnes intéressées par les résultats de l'étude.


Or, les zones humides ont leurs ennemis: comme elles ne sont pas constructibles, leur disparition permet d'augmenter la valeur marchande d'un terrain. Pour les élus locaux, moins de zones humides, c'est plus de possibilités de bétonner. Or, le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics est une importante source de revenus pour les partis politiques.


Ainsi, de nombreuses rencontres organisées par le SAGE ont réuni des élus, des propriétaires et des "usagers locaux". A ces participants, on a dit que la carte précédente du SAGE, celle de 2015, était un document confidentiel, dont on ne pouvait pas se prévaloir, et qu'il fallait "toiletter". Cette carte, jugée trop généreuse avec les zones humides, a d'ailleurs très vite été retirée du web.


Lors de ces réunions, les propriétaires terriens, élus et porteurs de projet étaient invités à se servir de pastilles de couleur pour signaler les zones humides ou, au contraire, les zones ou parcelles qu'il convenait de ne pas tester. "Est-ce qu'il y a des projets? Si oui, on va toiletter la carte", a-t-on entendu.


La "concertation" a donc consisté à donner un droit de veto à tous ceux que dérangent les obligations légales de protéger les zones humides.


Comme l'écrit l'Etablissement Public Loire dans la description de sa démarche,


Les groupes de travail locaux ont été réunis début janvier dans le but de présenter le déroulement des inventaires, de recueillir les connaissances d’élus, de propriétaires et d’usagers locaux, d’échanger avec eux sur les enjeux associés aux zones humides (usages, intérêts, contraintes…) et de lever d’éventuelles craintes par rapport à l’inventaire (source ici).


Ce n'est donc pas un hasard si, parmi les zones humides qui ont disparu des nouvelles cartes, on retrouve deux zones réservées à de grands projets: le site de Montpertuis (lire ici au 8 mars 2021) et la plaine de Beauregard (lire ici).


Et ceci au mépris de la réalité du terrain, car pour le site de Montpertuis, par exemple, son exploitant avait témoigné, en 2017: "Je n'ai jamais eu affaire à un site aussi humide. Nous travaillons constamment dans la boue."


Tout est négociable...


En 2021, le mot-clé, pour mettre à jour le SAGE, est: CON-SUL-TA-TION. C'est-à-dire que les données scientifiques sont mises sur la table des négociations.


Cela est évident, même pour ceux qui n'ont pas assisté aux réunions locales de l'Etablissement Public Loire.


En effet, même sur une carte déjà parfaitement "toilettée", les petits confettis de zones humides qui restent y sont sous toute réserve. Ils doivent encore être "soumis à consultation", comme l'indique la légende de la carte:


Ou encore:



Selon ces nouvelles modalités, les études de terrain, pourtant strictement cadrées et codifiées, ne valent rien si elles n'ont pas été validées par des politiques, et entre autres, par la Commission Locale de l'Eau (CLE), qui est dominée à 75% par des élus et par des usagers: Chambre d'agriculture, Chambre d'industrie, Fédération de Pêche, etc (lire ici). Sur 80 membres, la CLE du SAGE Allier Aval ne compte aucun scientifique indépendant, et seulement 4 représentants d'associations citoyennes.


Toute ingérence d’intérêts privés ou politiques dans des données scientifiques est inacceptable. Mais en plus, dans ce cas-là, les conséquences sont potentiellement tragiques sur les équilibres écologiques de nos territoires. Les épisodes d'inondations et de sècheresse n'en sont que la partie la plus visible, mais il y a aussi la disparition ou l'abaissement des nappes phréatiques, etc.


Conclusion


Avec cette nouvelle méthodologie, l'indépendance des Agences de l'Eau semble sérieusement remise en question. Mais il n'est pas trop tard pour réagir.


Une consultation publique a eu lieu en mars 2021, et de nombreuses personnes ont interpelé l'Etablissement Public Loire. Le Collectif Vichy Climat Environnement a aussi communiqué ses inquiétudes à cet organisme (lire ici), et nous commençons à avoir des retours.


Vous êtes invité(e) à vous joindre au mouvement en envoyant vos observations à etienne.challet@eptb-loire.fr (mettez-nous en copie, svp, à Vichyclimat [at] gmail.com).


Il va falloir convaincre et alerter contre cette falsification qui est nuisible au climat, à l'environnement, et à la sécurité des biens et des personnes.


Sources:


- Page du projet "Inventaire des zones humides et plan de gestion, 2019-2022"

- Carte du SAGE de 2021 (Bellerive-sur-Allier) extraite de cette bibliothèque.

- Carte du SAGE de 2015 extraite du Rapport de Présentation du PLU de 2018, p. 18.

- carte du SCOT de 2013, extraite du Document d'Orientation et d'Objectifs, p. 81.

- Rapport indépendant Evinerude sur le site de Montpertuis, 2017 p. 18.



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